Conférence de Jérôme GRONDEUX (IGEN) pour l’APHG sur la mise en œuvre du parcours citoyen dans le secondaire – Paris, Sorbonne – 20/05/2017

 Le « parcours citoyen » a été mis en place dans le cadre de la réforme du collège depuis la rentrée 2015. Avec trois autres parcours, le « parcours éducatif de santé », le « parcours d’éducation artistique et culturelle » et le « parcours avenir », ils constituent une base de concertation pour mettre en cohérence, entre disciplines, des activités, projets et enseignements transversaux au sein des établissements. Ils appellent une logique de co-construction entre collègues d’un même établissement, avec une ouverture aux interventions extérieures. Ils ne disposent cependant pas de moyens particuliers ni d’heures dédiées dans les programmes. Ils ne reposent sur aucune mesure d’évaluation spécifique, sinon une mention possible dans les futurs bulletins scolaires.

L’APHG a donc pu bénéficier des précisions de l’Inspection générale sur le « parcours citoyen », parcours plus spécifiquement associé à l’histoire-géographie et l’enseignement moral et civique.

 

Une démarche progressive, et non un dispositif

Le parcours citoyen ne doit surtout pas être pris comme un dispositif supplémentaire, ni une énième injonction institutionnelle, souvent jugées foisonnantes dans le cadre des réformes éducatives. Il s’agit avant tout d’une mise en cohérence de l’existant. Le parcours citoyen ne saurait être imposé comme thème d’EPI, par exemple : la liberté pédagogique de l’enseignant, dans le seul cadre des programmes, reste de mise. En outre, réduire le parcours à certaines heures dédiées ne serait pas opportun non plus car cela conduirait à cloisonner une démarche qui se veut globale.

En effet, le parcours reste une démarche d’ensemble. Le/la responsable de ce parcours dans l’établissement joue le rôle d’un traducteur, qui met en évidence et en cohérence ce qu’on fait déjà. C’est une réflexion qui s’inscrit sur le temps long des cycles du secondaire, et non dans un activisme forcené. Il s’agit de faire ressortir les enjeux citoyens dans toutes les matières et toutes les dimensions de l’enseignement – pas forcément en les explicitant à chaque fois, sinon on risque d’user l’intérêt des élèves – mais en les faisant vivre et ressentir comme telles. L’enseignant transmet cet enjeu citoyen par sa pratique, par l’exemplarité : le parcours citoyen s’exprime à tout moment, et non dans les seuls apports de connaissances académiques (ex : gestion des règles de classe, réflexions autour des contenus). Cela fait du bien au rôle de l’enseignant et donne du sens au métier.

Les écueils et tensions implicites à ce parcours

Le parcours citoyen doit d’abord échapper à deux écueils principaux : le simplisme, qui consisterait à réduire la citoyenneté à une simple bienveillance vis-à-vis d’autrui (c’est une évidence sociale, mais la citoyenneté inclut bien plus d’enjeux que cela !) ; et un catalogue d’actions peu ou pas coordonnées, auxquelles on ne prendrait pas le temps de donner du sens.

L’idée centrale reste que la République, et la notion de citoyenneté qui en découle, est une notion évolutive[1] qui s’appuie sur un ensemble de préférences morales, formant des références construites dans le temps long de l’histoire et formalisées, pour l’essentiel, après 1789. Ceci n’en fait pas pour autant une notion lisse, exempte de tensions. Les deux principales tensions résident dans la lente et difficile constitution d’une communauté nationale de valeurs communes. La République est, aujourd’hui encore, tirailléeentre plusieurs courants construisant différemment leur rapport au pouvoir et à l’exercice de la citoyenneté – tout comme,dès après la Révolution, on se disputait entre Bonapartistes, Monarchistes constitutionnels et Républicainssur la forme à donner à la démocratie. La seconde tension, également toujours active, est l’importance variable que l’on accorde au libéralisme politique, cette part variable de liberté, incluse elle aussi dans le projet républicain, venant compliquer le rapport au principe égalitariste fondateur de l’idéal révolutionnaire.

De ce fait, le parcours citoyen doit être à la fois neutre, c’est-à-dire respectueux des libertés individuelles – de conscience, de culte notamment – et en même temps porteur de valeurs fondamentales, universelles, telles qu’elles figurent dans les lois. C’est cette difficulté et cette ambition qui est au cœur du parcours citoyen et que les élèves doivent peu à peu approcher.

Quatre grandes dimensions pour orienter les actions du parcours citoyen

Le parcours repose sur quatre grandes dimensions qui aideront à identifier les contenus susceptibles de contribuer effectivement à la formation citoyenne :

  • La sensibilité, soi et les autres. Ce travail concerne évidemment toutes les disciplines, il s’agit de se projeter dans la sensibilité d’autrui, de savoir s’ouvrir et chercher à comprendre.
  • La culture de la règle et du droit. Si cela est au cœur des enseignements d’EMC, cela va plus loin et concerne tout autant la vie de classe et le rapport à l’autorité dans l’établissement.
  • La formation du jugement, c’est-à-dire de l’esprit critique, de la capacité à s’informer et à prendre du recul sur l’information.
  • S’engager dans le collectif, se sentir membre d’une communauté de valeurs, ici nationale, à la charnière entre l’individu et la vie publique.

Ces dimensions aident à se rendre compte, finalement, de l’importance de ce qui se fait à l’école et de la puissance de notre institution pour transmettre la citoyenneté, à chaque instant de son action. Bien sûr, cela recoupe aussi les anciens « éduquer à », tout particulièrement l’éducation aux media et à l’information, l’éducation au développement durable et l’éducation à la Défense.

Quelle part pour l’histoire-géographie dans ce parcours ?

En matière de sensibilité, c’est le plaisir communicatif de l’enseignant qui peut être mobilisé. Bien loin d’une pratique désincarnée de l’enseignement, il s’agit de faire comprendre qu’à travers l’histoire et la géographie, « on parle de la vie » : on attend ce moment de déclic où l’élève découvre le lien entre le passé et le présent, entre l’ici et l’ailleurs – même si cela peut arriver bien tard, voire à l’université ! Notre discipline permet alors de se mettre à la place de l’autre, et d’injecter un peu de rationalité, de tempérance dans l’immédiateté d’un quotidien souvent dominé par l’émotion, la violence voire l’irresponsabilité.

En ce qui concerne la culture du droit, l’histoire montre en particulier à quel point la norme évolue, et combien ce qui choque aujourd’hui n’a pas toujours posé problème autrefois : il y a bien ainsi une construction du droit grâce à un travail collectif, un héritage (nous sommes toujours « assis sur des épaules de géant »). Nos prédécesseurs n’étaient pas pour autant plus ignares ou moins intelligents ; nous bénéficions simplement de leur héritage en matière de construction de la norme sociale et de la citoyenneté.

La construction du jugement est encore plus une évidence en histoire-géographie. Cependant, attention à ne pas se laisser soi-même happer par la routine des enseignements. Il s’agit de toujours se prendre au jeu du recul critique sur les sources et sur sa propre pratique. Evitons notamment la multiplication des documents, source de survol mal maîtrisé…

La culture de l’engagement, enfin, peut être appuyée par la référence à la temporalité longue, en montrant à quel point nous sommes héritiers d’autres engagements. Il y a des effets de filiation morale et de dévouement à une cause citoyenne à souligner.

Et à l’échelle de l’établissement ?

Les actions collectives (projet développement durable, forum de l’engagement associatif, etc.) possèdent une réelle efficacité par leur visibilité ; mais attention au systématisme, ne pas en mener toutes les années dans tous les domaines, au risque de l’épuisement ou de la banalisation – mieux vaut bien valoriser des événements plus ponctuels mais plus marquants.

L’établissement offre de multiples possibilités complémentaires : l’application du règlement intérieur, ne serait-ce que cela, permet de montrer la notion de marge d’appréciation et de la prise en compte de l’humain dans l’exercice de l’autorité. Les CVL/CVC sont également un dispositif-clef, pour peu qu’on aide à définir leur périmètre d’action. On insiste, à ce sujet, sur l’intérêt d’une formation commune des délégués et des enseignants par les CPE afin que les domaines de parole de chacun soient définis d’un commun accord. Le recours à la Réserve citoyenne de l’éducation nationale[2], mise en place en 2015, permet aussi de mobiliser des acteurs extérieurs pertinents pour parler de citoyenneté – on peut,par exemple, obtenir des formations gratuites aux premiers secours par ce biais. Enfin, le choix de commémorer dans l’établissement certaines journées et événements officiels a tout son sens (armistice, journée internationale des droits des femmes, etc.) et sert d’appui à des prolongements dans les enseignements.

La participation des classes à des concours pose la question de la démultiplication de ces initiatives, dans toutes les disciplines. L’engagement a récemment décliné en raison de la mise en œuvre de la réforme des collèges, mais la participation au CNRD reste essentielle – plus ponctuellement, on peut relever d’autres initiatives, comme le concours du Conseil constitutionnel, avec des projets talentueux de scolaires (ex : le parcours d’une loi sous la forme de Playmobil). L’important est de nourrir l’interaction entre élèves de contenus, par un accompagnement guidé dans la démarche inductive, et de valoriser l’expérience par des prolongements pédagogiques.

La relation critique à l’information et aux faits alternatifs

Jérôme GRONDEUX souhaite revenir, en conclusion, sur la formation du jugement, et plus particulièrement encore sur l’attrait dangereux que peuvent exercer aujourd’hui les théories conspirationnistes (ou « complotisme »)[3] auprès des jeunes adolescents. Il s’agit aussi de se porter, en tant qu’enseignant d’histoire-géographie mais aussi en tant que membre de la communauté éducative de son établissement, à l’avant de cet écueil majeur pour le parcours citoyen.

Il ne faut surtout pas répondre à la méfiance croissante envers le discours médiatique par une posture similaire de défiance à l’encontre des supports qui diffusent de la désinformation ou relaient des faits alternatifs. Ce serait employer justement l’outil de l’adversaire et renforcer le sentiment de paranoïa qui consiste à relativiser la véracité de toute source d’information. A l’inverse, il faut montrer qu’il existe une réelle culture de l’information et des journalistes qui font correctement leur métier, avec des procédures éprouvées de vérification de l’information. Certes, il existe des erreurs, mais le journaliste, contrairement à l’historien ou au géographe, travaille dans l’immédiateté, il n’a pas le confort du temps long ou du biographe qui travaille sur des personnalités décédées depuis longue date, avec des faits qui ont eu le temps de se stabiliser et d’être scientifiquement éprouvés.

Le véritable enjeu est bien celui du décrochage médiatique. Il existe une fracture en la matière, avec des élèves (et leurs familles) qui ne consultent plus la presse, et n’ont d’écho de l’actualité qu’à travers le filtre déformant des réseaux sociaux. Le travail de base consiste donc, avant toute chose, à rétablir ce rapport régulier à une information de première main, fiable et vérifiable. C’est tout particulièrement ce travail sur la prise d’information, sur la pratique des revues de presse et la critique des sources qui permettra de fonder les bases des autres enjeux du parcours citoyen.

Prise de notes : S. DEPRAZ / APHG Régionale de Lyon

 

[1] voir à ce sujet le portail CANOPE consacré aux « valeurs de la République ».

[2] à ne pas confondre avec la Réserve citoyenne de défense et de sécurité du Ministère des Armées.

[3]  Voir les ressources à ce sujet sur Eduscol et les publications de CANOPE sous la conduite de J. Grondeux.

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