Parce que vous n’avez pas tous pu suivre cette journée, que vous ne retrouvez pas vos notes, mais que les communications de cette journée peuvent être très utiles pour préparer des cours ou s’ouvrir des horizons (ou préparer une visite au Musée des Confluences), les voici résumées sur ce blog !

Premier épisode : Des modèles de cité (Grèce, Rome)

Christian BOUCHET [Université Jean Moulin – Lyon 3] : La démocratie athénienne, entre défense et contestations (VI-IVe s.)

I – La mise en place très progressive d’un régime politique particulier

  • Quelques rappels chronologiques :

Le mot « démocratie » n’est pas une évidence pour les Grecs de l’Antiquité : c’est un terme tardif, même si l’idée et un début d’application sont apparus au cours du VIe siècle. Ce sont notamment Hérodote et Thucydide qui théorisent le terme. Athènes n’a certainement pas été la seule cité démocratique, mais les sources ne permettent pas de se pencher sur les autres.

La démocratie athénienne a été mise en place sur plusieurs siècles et en plusieurs étapes, dans un processus qui n’a rien de linéaire. Cela se déroule entre les premières réformes du stratège Solon (593 av. JC) et la défaite de Chéronée (338 av.) face à la Macédoine.  Une première étape est la mise en place par Solon de l’Héliée, tribunal du peuple dans lequel tout citoyen peut avoir accès au jury, qui est désigné par tirage au sort.

Ces réformes sont poursuivies en 508 av. par Clisthène. Lui succède Ephialtès, qui vers 460 mène des réformes qui réduisent les pouvoirs de l’aréopage, conseil d’anciens archontes plutôt conservateurs. De 451 à 429 av., Périclès poursuit ses réformes, avec des descriptions de Thucydide remplies d’exaltation.

L’échec de l’expédition de Sicile en 414-413 met fin à cette progression, en provoquant une révolution aristocratique et la Dictature des Trente (404-403 av.). Le régime démocratique est rétabli ensuite et se maintient, même après la tutelle macédonienne puis après la mort d’Alexandre le Grand (323 av.).

  • La définition

La démocratie est le pouvoir politique du demos (le peuple) dans son ensemble, à l’exclusion des femmes, des métèques et des esclaves. Il est assorti du droit à la parole dans l’Assemblée et de la possibilité d’accéder à des charges publiques (magistrats). C’est une démocratie directe, au sein de laquelle politique et religion sont intimement liées.

II- Les principales critiques

Le mot « démocratie » est assez tardif et ne se répand qu’au IVe s. grâce à Thucydide. La notion a été discutée : Hérodote, vers 450, dans un débat imaginaire à la cour de Perse (Enquête 3.80) oppose à la démocratie l’excellence de la monarchie, seule capable en définitive d’éviter la corruption et les luttes civiles sans avoir recours à la tyrannie d’un seul.

Les positions critiques sont celles des Sophistes comme Critias vers 403, du Pseudo Xénophon ou du Vieil oligarque (dernier quart du Ve siècle) qui défend l’idée qu’il vaut mieux laisser parler les « méchants » plutôt que de s’en remettre à la sagesse des aristocrates pour la stabilité du régime, car cela permet de les neutraliser.

Les questions débattues sont principalement les suivantes :

1) La liberté de parole : faut-il la donner à tous ou seulement aux instruits ?

2) Le tirage au sort pour les fonctions, qui est en fait largement conditionné par l’établissement de listes préalables, composées de citoyens présélectionnés selon leur compétence et leur fortune.

3) La vertu des dirigeants et leur désintéressement : le problème des démagogues, accusés d’une trop grande influence sur le peuple, reste important.

4) Les buts de la démocratie : doit-elle être au service de la communauté ou seulement de l’individu ?

5) La question de l’égalité des ressources et des fonctions : plutôt qu’une égalité arithmétique et mécanique, établir une égalité en fonction des responsabilités a été envisagé.

6) Les rapports entre la démocratie et l’impérialisme athénien.

7) Le nombre idéal de citoyens : Athènes au Ve siècle a pu comprendre jusqu’à 30 000 citoyens actifs, mais ce nombre est jugé excessif et beaucoup veulent le réduire : Platon suggère 5040 ; Aristote 10 000. Selon eux, la cohésion du corps social est  affaiblie par le trop grand nombre, qui se sent peu engagé dans la vie civique.

Ces questions ou critiques ont pour certaines trouvé des réponses, ce qui a permis à la démocratie de perdurer, sans crise majeure au IVe siècle.

III – Défense et illustration de la démocratie

A –Un attachement général à la démocratie

Le souci premier est celui de la Concorde, le consensus citoyen, pour éviter les affrontements de clientèles et les vengeances privées. Cela explique le décret qui interdit de rappeler les crimes commis pendant la dictature des Trente en 403, malgré l’étendue des assassinats. Cette Concorde recherchée s’appuie sur un esprit de justice, de prévoyance précautionneuse (la pronoia). Avec ces principes, le régime athénien fait plutôt consensus.

B – La tentation monarchique écartée

La monarchie dirigée par un « philosophe-roi » imaginée par Platon trouve un écho dans la célébration du roi Thésée comme fondateur d’Athènes. Mais cette conception est critiquée par Aristote, qui affirme la supériorité indispensable de la loi commune, à laquelle le roi ne peut pas se substituer.

C  – La défense de la démocratie face à la tyrannie 

Pisistrate, à partir de 561, s’empare du pouvoir et fait des réformes autoritaires avant de laisser son pouvoir à ses fils Hippias et Hipparque, tous deux assassinés. La tyrannie disparait en 510 et Clisthène fait les grandes réformes permettant d’établir la démocratie. Le mot « tyrannie » prend alors un sens négatif, notamment dans les écrits philosophiques : alors qu’Aristote salue le « pouvoir tyrannique » de Pisistrate, les philosophes de la fin du VIe siècle dénoncent ces excès de pouvoir d’un seul homme.

Durant la Guerre du Péloponnèse, après la défaite d’Agios Potamos, le spartiate Lysandre impose à Athènes le gouvernement oligarchique des Trente Tyrans qui établissent un régime de terreur (1500 morts au moins) mais dès 403 la démocratie est rétablie par Thrasybule.

Après la défaite de Chéronée en 338 la démocratie survit : une loi de 336 autorise même le meurtre d’un prétendant à la tyrannie et préconise le boycott de toute institution en cas de coup d’état (Voir texte de la stèle de 336) !

D-Prospérité de l’Athènes démocratique au IVe s.

Malgré la montée de nouvelles puissances, Sparte puis la Macédoine, Athènes au IVe siècle maintient sa vie démocratique et son activité maritime en reconstituant dès 377 une Confédération maritime. Elle s’avère moins dominatrice que la Ligue de Délos mais efficace : les fortifications du Pirée sont relevées, le port est agrandi et l’activité se maintient au moins jusqu’à la défaite de Chéronée en 338.

CONCLUSION 

La démocratie athénienne, avec toutes ses limites, a existé réellement durant près de deux siècles, mais n’a pu résoudre le problème fondamental de la constitution du corps des citoyens : faut-il le limiter au profit des « meilleurs « , sages et riches ou l’ouvrir de plus en plus ? Bien entendu, les esclaves et les femmes restent exclus de ces débats.

 

Virginie HOLLARD [Université Lumière – Lyon 2] : La cité romaine : un cadre politique et un modèle à diffuser. 

Le modèle de la cité romaine se diffuse dans le cadre d’un empire très vaste, dont il est un élément de domination.

I De la cité romaine à un empire de cités
La cité romaine est à la fois l’héritière de la cité grecque et de la civitas italienne. La définition première d’une cité est à lier à celle de res publica : une entité politique autonome, qui produit sa loi, s’opposant à une monarchie ou un empire.

La cité est à la fois un cadre géographique et civique : elle est composée d’un centre urbain et de l’ager (campagne) qui l’entoure, de l’ensemble des citoyens qui forment le cadre de la vie publique.

La cité de Rome est fondée au milieu du VIIIe siècle, en 753 av. JC selon la légende.  Il est cependant établi qu’il y a eu des formes de proto-urbanisation sur ce site dès le IXe siècle, mais l’influence étrusque a été effacée par la tradition romaine. Le rite de fondation est par exemple un rite étrusque, de même que la définition d’un pomoerium, espace sacré dans lequel il est interdit de pénétrer en armes. Les voies principales de la ville au croisement desquelles on trouve le forum, cardo et decumanus, sont d’origine égyptienne. Le mot de « cité » vient du latin civitas, qui dérive de civis (le citoyen), donc qui provient du principe de la citoyenneté. Cela montre la dimension juridique importante de ce terme.

La cité romaine est un modèle qui va se diffuser dès le IIIe siècle av. JC, sur les peuples de la Méditerranée avec la formation des provinces romaines. Avant le Ier siècle av., les fondations de cités romaines sont assez peu nombreuses, car l’interventionnisme romain est peu actif. Le passage de la République au Principat, en 27 av. JC, n’a pas fondamentalement modifié les institutions de la cité et leur équilibre : l’importance de ce passage est à relativiser, par rapport à ce qui a pu être écrit à l’époque ou dans une historiographie aujourd’hui dépassée. En revanche, l’empereur utilise davantage des éléments de la cité pour faire passer des messages politiques : le forum connaît une évolution architecturale vers une plus grande monumentalité, il est utilisé par Auguste pour sa gloire (assimilation à Mars Vengeur, représentation comme princeps et héritier des Iulii, …). On peut alors se demander si les cités suivent l’évolution politique du monde romain. François Jacques revalorise le rôle politique des cités romaines, d’autres historiens postulent qu’elles déclinent en même temps que l’Empire, mais cette conception est remise en cause aujourd’hui.

II Un modèle original à diffuser ?

L’originalité de la cité romaine est marquée par le fait que le concept de citoyenneté est plus juridique que politique : être citoyen, c’est être reconnu comme sujet d’un droit spécifique plus que comme acteur de la vie politique.

La cité romaine prend ses racines dans l’exemple de la cité de Rome, mais au cours de l’expansion du domaine romain sous la République et même sous l’Empire, il n’y a pas eu de modèle unique de cité.

Les Romains ont adopté de multiples formes d’appartenance à une ville et une grande diversité des statuts juridiques : l’Empire comportait des  cités «  plénières », des colonies et municipes ; des villes « fédérées » ; des villes « tributaires ». Il n’y a jamais eu d’uniformisation des statuts. La vie politique locale des cités fondées par Rome s’est longtemps maintenue, même sous le Principat et au début de l’Empire, alors même qu’à Rome la vie politique avec ses assemblées disparaissait au profit de l’administration impériale assurant de plus en plus « du pain et des jeux ».

=> La cité romaine  n’a pas été un modèle  unique et permanent, elle a connu de nombreuses évolutions.

CONCLUSION

La Cité est un espace politique qui se définit par ses institutions : on observe donc une certaine continuité entre les périodes républicaine et impériale, sans vraie rupture politique.

Se pose aussi la question de la diffusion du modèle de cité romaine, liée à la volonté politique de contrôle de Rome : la fondation de cités hors de Rome est souvent passée par une large adaptation à ce qu’il y avait avant dans les terres conquises, ce modèle est aussi enrichi par les pouvoirs provinciaux, de même que le mouvement de romanisation dans son ensemble.

La question de l’autonomie reste importante : quel est le rôle de la cité dans un monde devenu romain ?