Parce que vous n’avez pas tous pu suivre cette journée, que vous ne retrouvez pas vos notes, mais que les communications de cette journée peuvent être très utiles pour préparer des cours ou s’ouvrir des horizons (ou préparer une visite au Musée des Confluences), les voici résumées sur ce blog !

Deuxième partie : Ville et religion (Islam)

Dominique VALÉRIAN [Université Lumière – Lyon 2] : Ville musulmane ou villes des pays d’Islam ? Perspectives historiographiques et étude de cas (Le Caire)

Il faut tout d’abord dissiper le mythe historiographique d’un Islam immuable, contenu dans une culture coranique figée. Cela provient des approches essentialiste et culturaliste, qui ont fixé un modèle immuable des premiers temps de l’Islam, un âge d’or perdu aujourd’hui. Une autre idée fausse est de croire que l’arrivée de l’Islam crée du radicalement nouveau, une rupture brutale et totale avec les situations anciennes, alors que les conquérants musulmans utilisent les villes existantes nombreuses dans l’Orient méditerranéen : les villes « musulmanes » sont d’abord des villes de garnison juxtaposées à des villes existantes.

 

I La « ville musulmane » et ses définitions

 

Le programme de 5e insiste sur le caractère urbain de l’Islam : il y a bien une civilisation des villes, mais pas forcément une « ville musulmane ». Cette image essentialiste a été forgée par les Orientalistes du XIXe siècle à partir de ce qu’ils voyaient, c’est-à-dire les villes de l’Empire ottoman avec leurs « spécificités » : forteresses, mosquées, bazar, souk et « médina », dédale de rues et d’impasses, assemblage inconsistant de quartiers désordonnés.  Cette tentative de définir la ville musulmane postule aussi un mode d’organisation nécessairement imprégné par le religieux : la ville d’époque ottomane serait la ville musulmane, des débuts de l’islam à l’époque coloniale. La médina serait la ville indigène, par opposition à la ville européenne. Elle ne possède pas de centre civique, elle serait donc anarchique. Cette anarchie postulée aboutit à la définition d’une ville par ce qu’elle n’est pas : les villes musulmanes ne seraient pas des cités, leur plan anarchique montrerait une désagrégation urbaine. Pour Jean Sauvaget, la ville musulmane est la négation de l’ordre urbain. La religion expliquerait toute l’organisation de l’espace, avec un droit entièrement englobé par la charia, excluant toute forme d’organisation sociale et politique. Tout est mêlé et désorganisé.

Cette vision colonialiste simpliste et très négative est remise en cause dans les années 1970 par des approches sociologiques et historiques. La ville musulmane est alors sortie de sa spécificité et ses évolutions sont prises en compte. On constate en fait qu’il y a un ordre urbain, des quartiers hiérarchisés au profit des élites et pas seulement un ordre religieux. On met en avant d’autres formes de polarité, autour des palais, espaces d’échange. La réflexion sur les changements de ces villes se fait en lien avec le contexte de chaque pays, on découvre un processus de formation beaucoup plus complexe qui s’appuie sur un héritage pré-islamique, ce qui remet en cause la thèse d’une rupture radicale introduite par l’Islam. Cette historicisation des villes est par exemple faite par Jean-Claude Garcin pour l’Egypte mamelouke : l’héritage antique est repris en étant intégré dans le droit musulman, le réseau des grandes villes égyptiennes est décrit par les géographes arabes aux IXe et Xe siècles. Les élites militaires dominent les villes à partir du XIe siècle, dédoublant ainsi les lieux du pouvoir. La ville ottomane ainsi née est alors plutôt réduite, avec une organisation resserrée de l’espace.

En conclusion, la ville musulmane évolue, de la même manière que l’Islam.

 

II Les évolutions des villes : l’exemple du Caire

 

Les historiens insistent aujourd’hui sur les évolutions des villes, ce que nous pouvons voir avec l’exemple du Caire, dont l’évolution peut être décomposée en plusieurs phases :

1) Sous les Omeyyades, entre 632 et 650, c’est une phase de transition avec la ville ancienne. La ville de garnison reste à l’extérieur.

2) Entre le VIIIe et le Xe s., c’est une phase de croissance démographique et urbaine importante. Cela entraîne une extension vers le Nord avec plus de lieux de culte (visibles en rouge sur la carte ci-contre).

3) Entre le XIe et le XIVe siècles, Le Caire devient la ville des cavaliers. Les élites militaires imposent un dédoublement de la ville : au nord la ville du pouvoir avec palais et casernes, close de murs et au sud le reste de la ville avec des quartiers spécialisés à l’ouest (port, tanneries) et un fouillis de rues et cours

4) Après la grande peste (XIVe siècle), qui a considérablement réduit la population et l’espace de la ville, la ville Ottomane est en partie organisée autour des mosquées.

 

Cet exemple montre que les villes « musulmanes » n’ont jamais cessé d’évoluer et qu’il n’y a donc pas un modèle unique d’urbanisme et de citoyenneté La « ville musulmane  » n’existe pas et il y a toujours eu des quartiers variés, juifs ou chrétiens (coptes au Caire)

 

La ville du Caire a été très étudiée, les sources et les vestiges sont importants. À l’époque mamelouke, elle était le centre de gravité de l’islam méditerranéen. En 642 est fondée la ville de Fustat (partie sud à l’intérieur des murailles, sur la carte), ville de garnison fondée à la base du delta, marquant le déplacement de la capitale d’Alexandrie. Cet ensemble discontinu est réuni par Saladin, qui construit une citadelle et en fait le centre du pouvoir. Durant la période fatimide (696-1171), Al-Qahira devient la capitale d’un empire, se déplace au Nord autour de la construction d’une ville-palais qui isole le pouvoir de la population urbaine. Dans cette ville nouvelle d’Al-Qahira, l’espace est très fortement structuré par des axes, comme on peut le voir au nord-est de la carte. Fustat reste le pôle économique de la ville, ainsi que le lieu de résidence des populations chrétiennes et juives, particulièrement bien intégrées. Les fêtes, qui sont l’occasion d’une mise en scène du pouvoir, soulignent la structuration de l’espace urbain: les cortèges passent par des lieux hautement symboliques et stratégiques. Il ne s’agit pas seulement de fêtes musulmanes : l’épiphanie est par exemple l’occasion d’une procession.

 

Pour conclure, la ville musulmane n’existe pas, il y a seulement des villes qui évoluent. Tout n’est pas régi par le religieux et le fait religieux n’est pas un bloc monolithique. L’islam n’est pas condamné à être immuable, ni à revenir à un âge d’or qui n’a jamais existé.

 

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