Parce que vous n’avez pas tous pu suivre cette journée, que vous ne retrouvez pas vos notes, mais que les communications de cette journée peuvent être très utiles pour préparer des cours ou s’ouvrir des horizons (ou préparer une visite au Musée des Confluences), les voici résumées sur ce blog !

Troisième partie : L’altérité (Chine)

Jérôme BOURGON [CNRS] : Chang’an et Luoyang, les deux capitales des Han, un modèle d’altérité ?

On trouve dans ce cas deux capitales pour deux dynasties, entre 206 av. et 220 ap. JC : Chang’an est la capitale des Han de l’Ouest, Luoyang celle des Han de l’Est. Les Han de l’Ouest règnent entre 206 av. et 8 ap. JC depuis Chang’an (région du Xin), capitale qui finit par être complètement détruite avant un interrègne de Wang Mang, usurpateur collectiviste, entre 8 et 23. Les Han de l’Est prennent ensuite le pouvoir jusqu’en 220, siégeant à Luoyang (Henan).

Une capitale en Chine n’est pas une ville unique, il y a bien souvent eu plusieurs sites, notamment pour distinguer une capitale politique et une capitale d’apparat ou de loisir. C’est une spécificité chinoise, alors qu’on décrit cet empire comme précocement centralisé et immobile. Les capitales vont souvent par deux, comme c’est le cas au centre (Anyang/Luoyang), au Sud (Hangzhou/Nanjing) ou au Nord (Shantou, Datong, Beijing).

Les déplacements de capitales ont été fréquents depuis le XIVe siècle, notamment entre Nankin et Pékin : la première était capitale des Ming, puis les Mongols la déplacent à Pékin, elle est remise à Nankin par leurs successeurs, avant que les Mandchous ne rétablissent Pékin entre 1644 et 1911. Plusieurs basculements entre ces deux villes ont lieu au XXe siècle, avant la fixation de la capitale à Pékin en 1949.

Il en est de même pour les premières capitales du Shaanxi, qui se déplacent de l’Ouest de la passe de Shouguang, très facilement défendable, à l’Est dans la plaine, plus riche mais plus exposée. En 383 av., les Qin fondent dans la vallée Wei au nord de Xi’an la première grande capitale: Xianyang. Mais, avec la mort de l’empereur Shi Huangdi en 210 av., la guerre civile éclate et Xianyang est entièrement brûlée. Le vainqueur Liu Ban fonde la dynastie des Han et établit vers 202 av. et  sa capitale à Chang ‘Han (dont le nom signifie « paix éternelle ») au nord-ouest de l’actuelle Xi’an. Elle reste capitale des Han, des Sui et des Tang (618-907) jusqu’en 907, date à laquelle elle commence à décliner lentement jusqu’à l’avènement des Ming en 1368. Elle est alors en partie reconstruite et reçoit son nom actuel Xi‘an, signifiant « paix de l’ouest », puis devient capitale régionale.

 

Par opposition aux cités états d’Occident (Athènes, Carthage, Rome) la Chine a été décrite comme une civilisation fondamentalement rurale où les villes seraient des centres de pouvoir despotiques avant tout. On avait tendance à valoriser les capitales en occultant les cités mineures et à considérer que le fait urbain s’est développé après les empires. En fait, il a existé des  cités-États bien vivantes dont on a des traces archéologiques entre 1500 av. et 400 ap. JC. Dans la période 722-481 il y avait peut-être 150 mini-royaumes et des milliers de principautés féodales sur le territoire actuel de la Chine. Ce sont de petits États avec des villes ou villages de 15.000 à 20.000 habitants, dirigés par des seigneurs et regroupant une plèbe urbaine de soldats/chevaliers, artisans et autres marchands ambulants. Il ne semble pas y avoir de corps politique constitué : on n’a retrouvé aucune trace de vote ou d’institution politique.

La période des Printemps et Automnes (722-484 av. JC) voit émerger des principautés puissantes régnant sur ces cités puis des « Royaumes combattants » (480-221 av.) qui cèdent la place à l’Empire selon Qin Shin Huang Di, au terme d’une évolution des idées politiques qui a ruiné peu à peu des institutions féodales. À partir de là s’imposent la puissance de l’Empereur et le faste de ses capitales successives.

 

CHANG’HAN, capitale des Han, est une construction immense et artificielle. Dans l’enceinte d’un parc qui représente le monde s’élèvent les palais des princes de la cour de l’Empereur, invisible car sacré, cloîtré dans son palais. Le plan carré de 4,5 km de côté est percé de 3 portes par coté. L’intérieur est occupé par des palais immenses sur des terrasses surélevées : Le Weying s’étend sur 4,8 km² soit 15 fois la cité du Vatican et 7 fois la Cité Interdite de Pékin. Le palais Changhe (de la Félicité) abrite l’Empereur, des milliers de serviteurs et le Gynécée qui est un monde à part, lieu d’intrigues politiques. Le marché, sur plan carré, est clos. Il est le lieu de rassemblement de la population et des fréquentes exécutions publiques. La population est sous contrôle et, en cas de troubles, le pouvoir applique le principe de la responsabilité collective lors de la répression. La ville n’est pas  marquée par la sacralité : la plupart des lieux saints (montagnes, bois…) sont hors des  villes.

LUOYANG     

Située sur la rivière Luo, dans la grande plaine centrale à 400 km à l’est de Xi’an, la ville se développe comme capitale après les troubles qui marquent la fin de la dynastie des Han de l’Ouest (Révolte de Wang Mang, jacquerie des Sourcils rouges) entre 8 et 23 ap. JC. Les Han de l’Est, portés au pouvoir par les grands propriétaires de la riche plaine centrale, bâtissent une nouvelle capitale plus simple, plus confucéenne que Chang’han. Enclose dans une enceinte de 13 km de périmètre, la cité impériale comporte deux grands palais et un édifice nouveau, la terrasse, où se trouve l’autel du sacrifice au Ciel. La cité prospère et commence à accueillir des temples bouddhistes. En 130, on y inaugure un grand Collège impérial, véritable cité universitaire de 240 bâtiments qui pouvaient accueillir jusqu’à 30 000 étudiants venus étudier les Classiques, base de la culture de ceux qui veulent servir l’Empereur. La prospérité dure jusqu’à la fin du deuxième siècle, où éclatent des rivalités entre aristocrates et des insurrections paysannes et religieuses (Taoïstes). En 196, l’Empereur doit se mettre sous la protection d’un général et Luoyang prospère à nouveau jusqu’en 528. Par la suite, l’Empire sombre dans le chaos jusqu’à l’avènement des Sui à Xi’an (581) et la reconstruction de Luoyang par l’Empereur Yang (604-617). Elle prospère jusqu’à la chute des Tang en 907  puis est quasiment abandonnée à partir de 937, pour renaître seulement après 1948 sous le régime communiste, avec une industrialisation massive qui a décuplé la ville et fait disparaître bien des traces archéologiques.

 

CONCLUSION

Les capitales impériales chinoises sont des créations artificielles et relativement temporaires : Elles relèvent de la volonté impériale qui les édifie sur un plan idéal, géométrique, autour des palais et des casernes, pliant la nature et les hommes à la volonté du souverain qui, bien qu’invisible, impose à tous son pouvoir par la force. Lorsque le pouvoir faiblit et disparait par suite de complots ou de guerres extérieures, les villes subissent la catastrophe : Construites en bois, elles disparaissent en grande partie dans les incendies et il reste peu de vestiges des villes anciennes. Mais bientôt une autre capitale renaît ailleurs par la volonté d’une autre dynastie, pour quelques siècles… Ce processus de transfert semble aujourd’hui arrêté : Pékin, capitale mongole puis mandchoue, semble depuis 1949 être durablement installée dans le rôle de tête politique du nouvel empire communiste chinois.

 

Xiaohong XIAO-PLANES [INALCO] : Les villes chinoises depuis 1949 : changement et continuité du modèle de développement urbain

 

En un demi-siècle, la République Populaire de Chine a connu d’extraordinaires transformations dans les rapports entre villes et campagnes. En 1950, la population urbaine ne représentait que 11% du total, avec un fort déséquilibre au profit des provinces côtières et de leurs grandes villes (Pékin, Tianjin, Shanghai,  Canton…). En 2013 elle atteindrait 53,7%, en croissance continue et rapide, avec un grand nombre de villes millionnaires dans les provinces du Centre et de l’Ouest, comme la ville de Chongqing. Cette croissance n’a pas été linéaire car le rapport ville/campagne a posé bien des problèmes au Parti Communiste dirigeant.

On peut distinguer deux périodes :

  • De 1949 à 1978 : l’ère maoïste, avec une croissance chaotique marquée par les crises des années 58-62 (« Grand bond en avant » et famines) et des années 1966-76 (« Révolution culturelle » et ses suites).
  • De 1978 à 2015 : une croissance soutenue marquée par de fortes tensions sociales et un essor urbain sur presque tout le territoire.

 

 

 

 

 

 

1945-1978

Dans cette première période, la politique du PC est soucieuse de ne pas vider les campagnes et d’assurer une croissance urbaine sélective au profit des grandes villes industrielles de Mandchourie, puis des provinces du centre ou de l’Ouest moins vulnérables en cas de guerre mondiale. La population urbaine passe de 11% en 1950 à 20% environ en 1960, ce qui est relativement rapide mais très inégal suivant les provinces. Les flux migratoires vers les villes sont contrôlés par les autorités grâce à deux outils contraignants :

  • L’appartenance à une unité de travail (Danwi) qui fixe les conditions de rémunération, de logement, de déplacement, de soins et de contrôle des naissances, particulièrement dans les villes. Cela permet de limiter les mouvements et de contrôler étroitement les esprits.
  • Le permis de résidence (Hukou) se fait par l’inscription sur le livret de famille du domicile de tout chef de famille. Ce permis est héréditaire (par la mère), il est difficile d’en changer. Après 1960 et la grande famine, le Hukou rural est nettement distingué du Hukou des zones urbaines afin de fixer les populations rurales. Cela est efficace dans la mesure où ces deux papiers sont obligatoires pour avoir accès aux bons de distribution de nourriture ou d’autres produits et conditionnent l’accès au travail.

La première phase de la Révolution culturelle inverse le mouvement migratoire : des millions de personnes, surtout des jeunes, sont envoyées  « pour rééducation » à la campagne. La croissance urbaine est ainsi fortement ralentie, d’autant que c’est en ville que s’applique efficacement la politique de l’enfant unique. En 1960, la population urbaine est d’environ 20% et elle stagne de 1966 à 1978 autour de 18%. Ainsi le dualisme ville/campagne est renforcé dans les années 1970 au profit de certaines villes et au détriment de campagnes souvent appauvries et surchargées de chômeurs ou de personnes sous-employées.

 

1978-2015

Après le tournant de la nouvelle politique économique de Deng Xiao Ping, de grands changements se produisent : retour des jeunes exilés dans les campagnes, remise en cause de certaines unités de travail, croissance urbaine forte et généralisée. On passe de 18% de population urbaine en 1978 à 23% en 1992 et plus de 55% en 2015 ! Cela entraîne de multiples tensions sociales avec l’afflux de migrants pauvres (min dong) vers les villes, la spéculation immobilière, la destruction des ressources et des paysages, les revendications démocratiques qui culminent lors de la crise de mai-juin 1989.

À partir de 1983-84, la réforme du statut des entreprises publiques leur permet une plus grande autonomie d’investissement malgré la tutelle des autorités locales et entraîne des hausses de salaires qui stimulent la consommation en ville. Le partage des ressources fiscales entre État et collectivités territoriales permet à celles-ci des investissements lourds dans les transports, l’assainissement, l’urbanisme. Celles qui en profitent sont surtout les villes côtières déjà favorisées et qui s’ouvrent grâce à la création des zones économiques spéciales à partir de 1984 (Shenzhen près de Canton, puis Xiamen, Shandong), pour attirer les investissements étrangers.

Le mouvement s’amplifie dans les années 1990 car après 1992 le PC admet une politique économique faisant place au marché : à Shanghai la Bourse, fermée depuis 1950, rouvre. Le quartier d’affaires de Pudong, né de rien se développe à toute allure dans les années 2000 et avec l’Exposition Universelle de 2010. Le marché immobilier s’ouvre au profit des municipalités, des quartiers entiers sont détruits et reconstruits dans une ambiance d’optimisme et de corruption, comme c’est le cas à Chongqing. Les anciennes unités de logements liées à des usines ou des centres administratifs sont progressivement privatisées, avec succès puisque près de 80% des occupants deviennent propriétaires. Les municipalités et les nouvelles bourgeoisies qui leur sont liées sont les maîtres d’œuvre de ces transformations par le développement des transports et des services publics en ville  (métro, ponts, parcs, etc.)

Les problèmes d’emploi s’aggravent : après 1995 et l’adhésion à l’OMC, l’emploi à vie disparaît et les entreprises peuvent licencier, ce qui crée près de 50 millions de chômeurs urbains. Cela conduit les municipalités à créer des services sociaux pour l’emploi, la couverture maladie, les retraites. Cela crée de grandes inégalités suivant la richesse des villes et conditionne en partie les flux migratoires en faveur de certaines villes.

 

Problèmes actuels

1) La population flottante : ce sont les migrants venus des campagnes, en nombre croissant depuis 2000. En 2003, ils sont estimés entre 100 et 150 millions, près de 267 millions en 2013, sur un total de 1300 millions d’habitants. Ils seraient au moins 10 millions dans les très grandes villes (Pékin, Shanghai, Canton). Plus de la moitié d’entre eux travaillent sans contrat et sans protection sociale. Comme ils ne peuvent résider en ville, ils s’installent dans des villages suburbains qui sont parfois de véritables ghettos de travailleurs issus de la même province. Ils ne peuvent s’installer en ville car à peine un tiers d’entre eux dispose d’un Hukou urbain. C’est un souci majeur pour le gouvernement.

 

2) La spéculation immobilière est effrénée : Elle conduit à des scandales politico-financiers, des catastrophes comme celle des écoles du Sichuan, des destructions de patrimoine à l’intérieur des villes et la corruption massive des fonctionnaires municipaux

Le gouvernement central a lancé un plan de maîtrise de l’urbanisation sur la période 2014-2020 qui prévoit la construction de logements, pour atteindre en 2020 la proportion de 40% de population urbaine. Mais ce plan est très critiqué à la fois dans ses objectifs, ses méthodes  très directives et parce qu’il ne s’appuie sur aucune réforme du régime foncier : toutes les terres appartiennent toujours à l’État.

 

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