Parce que vous n’avez pas tous pu suivre cette journée, que vous ne retrouvez pas vos notes, mais que les communications de cette journée peuvent être très utiles pour préparer des cours ou s’ouvrir des horizons (ou préparer une visite au Musée des Confluences), les voici résumées sur ce blog !

Quatrième (et dernier!) épisode : Les rencontres (Amérique et Afrique)

Nadine BÉLIGAND [Université Lumière – Lyon 2] : De Tenochtitlan à Mexico : l’empire aztèque face à la conquête espagnole.

En 1519, lors de la conquête par Cortes, le haut bassin de Mexico est fertile et peuplé : on y compte peut-être 4 millions d’habitants. Les Mexicas ou Aztèques venus du Nord-ouest du Mexique au début du XIe siècle, longtemps soumis aux Toltèques, ont fondé, au milieu du XIVe siècle, sur une ile du lac Texcoco, une ville, Tenochtitlan, avec un plan rectangulaire très ordonné. La ville grandit au XVe s. L’île initiale était entourée de milliers de chinampas, sols cultivés ou bâtis, reposant sur une structure de bois posée sur le fond de la lagune, le centre étant relié aux bords du lac par de nombreuses chaussées sur pilotis. La cité est présentée comme une incarnation de la Cité idéale d’Aztlan, ville d’origine des Aztèques (non localisée) avec une dimension religieuse. Au cœur de la ville se trouvaient deux immenses temples de Tlaloc (Dieu de la pluie) et de Milcopotchi (Dieu de l’exode des Mexicas). Les pyramides sont à la jonction des 9 mondes souterrains et des 13 mondes célestes et au milieu on doit offrir les sacrifices humains pour satisfaire les dieux : au pied des temples se dresse le mur des crânes des sacrifiés  encore visible aujourd’hui.

 

La conquête

 

Depuis 1492, les Espagnols se sont rendus maîtres des iles Caraïbes, surtout d’Hispaniola (actuels Haïti/République Dominicaine) et ont provoqué une catastrophe démographique : suite à l’esclavage et au choc des épidémies, la population s’est effondrée de 8 millions environ en 1492 à environ 100.000 en 1511. Faute de main-d’œuvre ces îles ne sont plus sources de richesses et certains pensent à conquérir des « îles de l’ouest ». Dans ce but sont menées en 1517 des expéditions (en rouge sur la carte ci-contre) depuis Cuba vers le Yucatan avec Juan de Grijalva et Hernandez de Cordoue mais ce sont des échecs.

En 1518 Hernan Cortez (1485-1517), notaire puis soldat, rencontre à Cuba des survivants et décide de se lancer dans l’aventure. Il part le 18 février 1519, débarque à Cozumel et rencontre Géronimo de Aguilar qui parle la langue du pays, le Nawak, puis une princesse indienne qui sert d’interprète avec les peuples locaux. Le 16 août 1519, il prend  la ville de Vera Cruz et s’allie aux Tlaxcaltèques, adversaires traditionnels des Aztèques fournissant une infanterie nombreuse. Le 8 novembre, il franchit le Paso de Cortes, descend sur le bassin de Mexico et découvre une ville de 700.000 habitants qui l’éblouit. Il est reçu solennellement par le roi Moctezuma et les Espagnols s’installent pacifiquement. Mais, par suite d’une maladresse de Pedro de Almovar en l’absence de Cortès, une révolte des nobles éclate, Moctezuma est assassiné et les Espagnols fuient en panique lors de la Noche Triste du 30 juin au 1er juillet 1520. La ville est alors frappée d’une terrible épidémie de variole qui entraîne la mort de près de la moitié de la population.

 

Cortès prépare soigneusement la reconquête. Il assiège la ville le 30 mai 1521 en obtient la capitulation au bout de deux mois. La vengeance est terrible : Cortès fait raser les principaux monuments et fonde à la place la ville nouvelle de Mexico qui à partir de 1535 devint la capitale du vice-roi de Nouvelle Espagne.

La ville nouvelle espagnole est bien différente de Tenochtitlan : à la place des palais, des parcs et jardins, du zoo, les Espagnols font une ville en damier dont le centre est à la place du Templo Mayor, cathédrale élevée au XVIIe siècle.

La fondation d’une ville est un acte liturgique permettant de sanctifier la prise de la terre : le plan souligne le caractère de sanctuaire préhispanique qui flotte sur la ville. Cette cité idéale correspond à un langage symbolique de la ville, avec une conception identique à la ville de la Renaissance. Il s’agit aussi de rationaliser l’habitat. Ces nouvelles villes naissent comme antithèses de la ville hispano-musulmane, irrationnelle et tortueuse : la rationalité de la ville fondée par les Espagnols marque aussi la victoire du christianisme sur les idolâtres anthropophages que sont les Aztèques. Le Templo Mayor est remplacé par une pyramide à double accès, visible ci-dessous. L’aspect lacustre de la ville est éradiqué. Au final, la ville-paysage est plutôt la ville indigène de Tenochtitlan et non celle de Mexico, ville aujourd’hui marquée par une certaine nostalgie et un pessimisme latent. Tenochtitlan fait l’objet d’une réappropriation par la représentation.

 

Le souvenir de Tenochtitlan n’est pas perdu car il y a eu plusieurs plans et représentations dressés dès 1520 et reproduits plus ou moins fidèlement ensuite par des cartographes espagnols ainsi qu’en témoigne la « Carte d’Uppsala » (dans la bibliothèque de l’Université de cette ville suédoise) montrant une ville immense avec de nombreuses activités de pêche et d’agriculture sur et autour du lac.

Sous la Mexico, sévère, tentaculaire et violente du XXIe siècle dorment les ruines en partie remises au jour d’un « paradis perdu » : Tenochtitlan.

 

Bibliographie :   Serge GRUZINSKI, Le destin brisé de l’Empire aztèque, Paris, Gallimard, 1988.

 

 

 

Claude PRUDHOMME [Université Lumière – Lyon 2] : Dakar, Léopoldville, Nairobi : héritages africains et transfert de modèles européens au XIXe siècle.

Il faut faire remarquer tout d’abord que l’histoire des villes africaines ne commence pas avec la colonisation, comme l’ont par exemple montré Catherine Coquery ou Laurent Fourchard. L’Afrique a compté de nombreuses villes importantes bien avant la colonisation : Alger,  Tunis, Tombouctou, Dar es Salam, Mombasa, les villes du Monomotapa, …

La colonisation introduit la ville moderne, dans la continuité des villes africaines anciennes, par création ex nihilo mais à partir de noyaux existants : ainsi, la majorité des Africains découvrent la réalité urbaine avec le développement des villes coloniales de 1890 environ à 1950. Cependant, l’emballement du taux d’urbanisation ne se produit que dans la seconde moitié du XXe s., après la décolonisation, ce qui relativise l’héritage colonial. Il faut faire le ménage sur l’image de villes africaines comme paysages catastrophiques : ce sont des constructions qui ont un point de départ et qui évoluent depuis la colonisation, avec des dynamiques propres à chacune.

 

I – L’impulsion coloniale et le transfert de modèles métropolitains

 

A – Le rôle de la Géographie et de l’Histoire

La localisation des grandes villes coloniales se fait sur les côtes, points d’arrivée des colonisateurs et de pénétration  vers les ressources agricoles ou minières de l’intérieur. Il existe des villes-relais situées sur les chemins de fer dont les meilleurs exemples sont Nairobi (voir carte ci-contre) ou Johannesburg.

 

 

Les sites favorables associent port et terminus de chemin de fer, comme à Dakar. Les implantations ont été parfois négociées : ce sont les  marchands de Gorée qui ont voulu s’étendre à Dakar, par exemple. De même Saint-Louis reste capitale du Sénégal alors que Dakar devient capitale de l’AOF en 1902. Au Congo, Stanley fonde le poste de Kintampo sur le fleuve Congo, non loin du village de Kinshasa, qui devient Léopoldville  en 1881. Dans l’Afrique orientale anglaise, le patron de la Compagnie des chemins de fer George Whitehouse décide de transférer en 1891 le siège de Mombasa au village de Nairobi, plus central sur la ligne qui mène à Entebbe. Douze ans plus tard, en 1905, la capitale du futur Kenya est déplacée de Mombasa à Nairobi. Les Africains sont donc intégrés dans les échanges : les localisations des villes sont soigneusement choisies par les Européens pour affirmer leur pouvoir et conquérir plus de terres.

 

B_ Domination coloniale et modèle urbain

Le modèle de la ville coloniale est marqué par l’idée de puissance du colonisateur s’exprimant dans l’espace par un plan d’ensemble associant des quartiers d’activité portuaires, des quartiers résidentiels et des quartiers de gouvernement.

 

On trouve à Léopoldville (plan ci-contre) comme à Dakar ou Casablanca des traits communs : larges avenues ou boulevards arborés ; parcs et jardins ; monuments commémoratifs, statues ou monuments aux morts (toujours en place), gare et hôtels voisins ; poste et télégraphe ; résidence du gouvernement ; casernes  diverses. Les toponymes sont également choisis avec soin : à Léopoldville, on peut faire l’histoire de la Belgique avec les noms de rues (rue Albert, Léopold, …).

 

Ce modèle s’étale sur un espace neuf en marge de la ville indigène préexistante. Cela conduit à un modèle de ville double indigène/européenne nettement distinctes comme à Dakar ou à Léopoldville ou même triple en Afrique de l’Est où s’ajoute la composante asiatique, comme à Nairobi ou au Natal.

 

II – Miroir de la domination coloniale

 

On oppose souvent une ville européenne structurée à une ville africaine spontanée.

Les villes coloniales ont aussi pour but de marquer la domination des Européens sur les indigènes : les cités indigènes sont très souvent contrôlées, parfois isolées du reste de la ville. On a par exemple une sorte de « cordon sanitaire » à Dakar, un espace intercalaire à Léopoldville, entre ville indigène et ville européenne. D’où parfois l’émergence de quartiers métis, marqueurs d’un « entre-deux » séparant les deux parties bien identifiées de la ville.

 

Dans certains cas, la ville indigène est organisée par le colonisateur, comme c’est le cas à Dakar, représentée par la carte postale ci-contre (« Dans le Village indigène », début du XXe siècle) : on peut observer que l’habitat est composé de paillotes et de « baraques » en bois, organisées comme un camp militaire. Dans ces quartiers appelés « villages de liberté », la circulation des indigènes est en fait contrôlée et beaucoup d’Africains refusent de s’y établir, contrariant les projets européens d’installation à demeure de ce type de quartiers.

 

Cette ségrégation résidentielle se perpétue largement après la fin de la domination coloniale.

III – Les réponses africaines : habiter la ville

  1. Attirés par la ville

L’attraction exercée par les villes sur les populations du «bled » ou de la « brousse » a toujours été très forte et s’est renforcée depuis les années 1960. Cela s’explique par le fait que les villes sont le lieu de l’administration, des écoles (peu d’écoles en brousse et de qualité médiocre, sauf les établissements missionnaires), des centres de soins (dispensaires, hôpitaux, pharmacie). On y trouve du travail (chantiers, usines, services domestiques surtout, petit commerce) et des produits industriels inconnus en brousse. Enfin la ville est un lieu de loisirs : bars, cinémas, bordels, dancings… C’est aussi là qu’on vient faire du commerce.

 

  1. S’approprier l’espace
  2. Une occupation originale de l’espace :

La rue est moins un lieu de circulation que de convivialité et d’activités diverses : l’espace public est largement privatisé dans beaucoup de quartiers. Le développement de l’habitat urbain reste souvent fidèle au modèle rural où la cour constitue le lieu de rencontre et d’activité de plusieurs familles car on vit souvent dehors en Afrique noire. Il y a peu d’attirance pour les immeubles dépourvus d’espaces conviviaux.

  1. b) Maintenir ou recréer des liens :

Les nombreux lieux de culte sont des marqueurs d’identités par quartiers : cathédrales  (Dakar, Alger), mosquées (de style anglais à Nairobi), églises et salles de cultes évangéliques en plein essor. Les lieux de sociabilité sont très nombreux, indépendamment de certaines rues ; clubs variés (surtout en Afrique ex-anglaise), bars  très nombreux et divers, restaurants populaires et stades (à Léopoldville dès 1952, le stade contient 50 000 places).

  1. c) La ville, lieu d’émancipation et d’acculturation

C’est en ville que se déroulent les premières grèves, les premières manifestations de travailleurs, les meetings politiques, les émeutes ou insurrections (Cf. à Abidjan ou Alger, par exemple). Des questions relatives à une « africanisation » des villes se posent après les indépendances : faut-il éliminer les noms européens ou leur juxtaposer des noms africains ? Que faire des anciens monuments ?

Pourtant, les modes de vie urbains africains restent marqués par l’influence européenne, dans de nombreux domaines : alimentation, vêtements, aménagement intérieur, musique, sport (golf, football), … Les modes de consommation alimentaires évoluent en ville : consommation croissante de bières locales ou de Coca-Cola, de pain de blé ou de produits laitiers. La musique africaine prend une audience mondiale en ville grâce à des orchestres en lien avec les distributeurs mondiaux et par l’importance du marché local. Par ailleurs, des problématiques de survie se posent pour certaines populations, avec des problèmes comme l’habitat précaire, la prostitution, les enfants des rues ou le rôle des ONG.

CONCLUSION 

Les villes africaines, en partie héritières d’un urbanisme colonial qui n’a pas disparu, ont connu une telle croissance qu’elles forment aujourd’hui des coagulations de zones urbaines ou  semi-urbaines. Leur croissance spectaculaire, leur dynamisme social sont remarquables mais non sans problèmes  (emploi, logement, santé, scolarisation, …).

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Bibliographie :

Mongo BETTI, Ville cruelle, Paris, Présence africaine, 1991.

Ferdinand OYONO, Une vie de boy, Paris, Paris, R. Julliard, 1956 (rééd. Pocket, 2013).

Sembène OUSMANE, Les bouts de bois de Dieu, Paris, Le Livre contemporain, 1960.

Marguerite ABOUET, Aya de Yopougon (BD, 2 volumes), Paris, Gallimard, 2013.

 

Compte-rendu rédigé par Louis BALDASSERONI – APHG, Régionale de Lyon

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